En arrivant de l’école, je lance mon sac d’école par terre et je cours dans la cuisine pour me prendre deux barres de chocolat. Je suis hors de la maison avant même que ma mère s’aperçoive que je suis rentré. Je monte sur mon vélo blanc, celui que mes parents m’ont donné pour ma fête. Je roule tranquillement vers la rue des Plaines. Je connais le chemin par cœur maintenant. Après environ deux minutes, je ralentis. Il va apparaître bientôt. Cette fois, il m’a dit qu’il allait inviter Éric Picard pour lui montrer notre jeu. Quand j’arrive à notre rendez-vous, j’aperçois Alex qui m’attend, avec son manteau rouge, le bras tendu et le pouce en l’air. À côté de lui, Éric est sur son vélo et il attend sans dire un mot à Alex. J’arrête près d’eux et j’embarque Alex. Nous roulons en silence. J’écoute avec plaisir le cliquetis que fait la chaîne de mon vélo.
Tiketik-ketik-ketik.
On arrive au bout de la rue Je tourne dans le petit sentier de terre battue que j’ai si souvent fréquenté.
- Tu vas voir Éric, c’est super cool! On va te montrer comment faire.
Il ne répond pas. Il se contente simplement de regarder les alentours, fasciné par le décor. Nous arrivons dans la pente et Alex s’exclame.
- Woohoo !
Je le joins et nous roulons tout en riant et Éric reste derrière nous sans dire un mot. On arrive au clou. Le clou que j’ai planté dans cet arbre la première fois qu’Alex m’a emmené dans la forêt. Alex me dit de tourner. Je lui dis qu’il n’a pas besoin de me le dire parce que je connais la route par cœur maintenant. Éric commence à s’essouffler et je lui dis que nous sommes presque arrivés. Enfin, je vois le buisson. Notre buisson. L’endroit de notre merveilleux jeu. En arrivant, Alex débarque de mon vélo et je fais de même.
- Bon, on est arrivé, dis-je. Je lui montre notre table d’opérations.
- Étienne, toi et Éric, allez chercher des couleuvres et ramenez les ici. Je vais surveiller les bicycles, me dit Alex
- OK. Viens Éric. Il y en a plein là bas. On a besoin d’au moins cinq couleuvres pour commencer. Après on ira en chercher d’autres.
Il ne pose pas de questions, il me suit sans dire un mot. J’aperçois une couleuvre.
- Regarde! Il y en a une là! Prend-la Éric!
Il ne bouge pas. Ce gars là est définitivement bizarre. C’est quoi son problème? Je m’approche de la couleuvre tranquillement et je la prends avec facilité. Après un bout de temps, Éric trouve une couleuvre et me la donne.
- Merci! Je pense qu’on en a assez. Viens, on va te montrer comment faire. C’est super facile, tu mets la couleuvre dans le dérailleur et tu tournes les pédales.
En arrivant sur le site de notre jeu, Alex nous attend avec impatience.
- Enfin! Ça vous a donc bien prit du temps! Bon, Étienne, place le vélo sur la table d’opérations.
J’exécute l’ordre et Alex prend sa position près du vélo.
- Regarde Éric! C’est super drôle. Dis-je.
Je prends la première couleuvre et je la mets queue première dans le dérailleur de mon vélo. La couleuvre reste prise dans la chaîne et tranquillement, comme je fais tourner les pédales, elle s’écrase et il y a du sang. Beaucoup de sang. Mes mains sont recouvertes de sang de couleuvre et Alex s’exclame :
- Oui, c’est ça Étienne! Tu l’as eu! Maintenant demande lui s’il veut essayer, me chuchote Alex.
- Éric, veux-tu essayer? Tu vas voir c’est facile.
- Heu…ok je vais essayer, Dit-il. C’est la première chose que je l’entends dire aujourd’hui.
- Il est parfait Étienne. Fais-le approcher…Voilà très bien. Regarde comme il est obéissant…me dit Alex.
- Bon, je vais faire tourner les pédales et toi, tu prends la couleuvre et tu la mets dans le dérailleur… comme ça oui… fait attention, il faut pas qu’elle s’échappe… c’est beau, maintenant continue, mets ta main le plus près possible…
Sa main est recouverte de sang de couleuvre. Je la prends tranquillement et je la pousse un peu plus loin.
- Étienne ça fait mal… ma main est prise…Ouch! Ça fait mal Étienne! Aide moi!
Sa main est prise dans la chaîne du vélo. Je la regarde, stupéfié. Il continue à crier. Finalement Alex me lance :
- Étienne! Aide le donc!
Je sursaute lorsque j’entends sa voix et je cesse de faire tourner les pédales. Je m’efforce d’enlever sa main de la prise de mon vélo. Lorsqu’elle est sortie, ce n’est plus du sang de couleuvre sur ses mains, C’est du sang d’humain. Son sang. Il s’enfuit en criant. Alex et moi le regardons partir.
- Éric! Éric, reviens ici!
Il continue de crier en courrant.
- Il va prévenir ses parents… pis les nôtres. Le jeu est fini, Étienne, fait Alex. De toute façon, je déménage bientôt à Saint-Eugène. Peut-être qu’on va se revoir un jour…
Il met son doigt sur mon front.
- De toute façon, on a eu du fun ensemble, hein?
- Tu as raison, au moins ça valait la peine.
Comme je dis cela, un homme arrive derrière le grand buisson. C’est mon père. Il me dévisage, furieux, et me lance :
- Te voilà! Qu’est-ce que tu…
Il regarde derrière moi. Il s’arrête, contemple la scène en silence, bouche bée
- Seigneur… marmonne-t-il enfin.
- C’est lui qui m’a tout montré. C’est lui! Dis-je en pointant Alex du doigt. Dis-lui Alex! Dis-lui!
Mon père me regarde l’air perplexe.
- Il n’y a personne Étienne…c’est qui Alex?